Pourquoi l’affaire Epstein ne peut pas mourir

Pourquoi l’affaire Epstein ne peut pas mourir
En 1628, le maire de Bamberg, Johannes Junius, fut accusé de sorcellerie. Dans un premier temps, ses procureurs l’interrogèrent sans recourir à la violence : il n’avoua rien. On lui infligea ensuite le supplice des poucettes puis celui des brodequins ; il persista à nier. Ce n’est qu’au terme de multiples séances de torture qu’il finit par confesser des crimes qu’il savait n’avoir jamais commis.

À Bamberg, une commission spéciale avait été instituée pour la traque des sorcières, et toute critique de ses activités était passible de flagellation ou de bannissement. Les accusés étaient torturés jusqu’à l’aveu, puis de nouveau torturés jusqu’à ce qu’ils livrent des noms.

Sous cette pression, on vit des membres des classes populaires commencer à dénoncer les élites de la ville ; bientôt, le clergé, les fonctionnaires et les agents publics de Bamberg se retrouvèrent à leur tour emprisonnés puis exécutés. Les procès de Bamberg allaient compter parmi les plus vastes chasses aux sorcières européennes, pour faire entre 600 et 1 000 victimes. Les condamnés étaient décapités et, parfois, brûlés vifs.

Dans une lettre adressée à sa fille depuis sa cellule, peu avant son exécution, Junius exposait la logique du système qui l’avait pris dans ses rets : « Innocent, je suis entré en prison ; innocent, j’ai été torturé ; innocent, je dois mourir. Car quiconque entre dans la prison des sorcières doit devenir sorcière ou être torturé jusqu’à ce qu’il invente quelque chose sorti de son imagination. »

Les chasses aux sorcières en Europe ont longtemps laissé les historiens perplexes. La croyance en la sorcellerie était répandue tout au long de la période prémoderne, mais les campagnes restaient en général ponctuelles et marginales. Pourquoi, dès lors, ces procès allaient-ils éclater avec une telle brutalité au XVIIe siècle ? Pourquoi ont-ils fait tant de victimes ? Et pourquoi se sont-ils concentrés dans certaines régions – comme Bamberg, Trèves ou Wurtzbourg – plutôt que dans les grandes villes ?

Des explications invoquant la misogynie, la famine ou les épidémies ont été avancées, avant d’être jugées insuffisantes par les historiens. L’hypothèse la plus convaincante se focalise sur les lieux mêmes de ces campagnes et sur la fonction sociale précise qu’elles ont pu remplir.

De fait, les procès se tenaient le plus souvent dans des zones frontalières entre régions catholiques et protestantes, des territoires où les autorités religieuses étaient en concurrence pour s’assurer la loyauté des croyants. Aux confins de la France et de l’Allemagne, villages catholiques et protestants n’étaient parfois qu’à quelques encablures de distance.

Craignant de voir leurs fidèles basculer vers le clocher voisin, les responsables religieux persécutaient les « sorcières » pour affirmer leur autorité morale et prouver que leur Église était capable de protéger la population contre Satan. Autrement dit, les procès faisaient office d’outil de marketing religieux à l’heure de la Réforme et de la Contre-Réforme.

Comme l’écrivent les économistes Peter T. Leeson et Jacob W. Russ : « À l’instar des candidats républicains et démocrates contemporains, qui concentrent leurs efforts de campagne dans les bastions politiques lors des élections afin de rallier les électeurs indécis, les autorités catholiques et protestantes de l’époque concentraient les chasses aux sorcières dans les zones confessionnelles disputées, pendant la Réforme et la Contre-Réforme, afin de s’assurer la loyauté des chrétiens indécis. »

Dans les régions dominées par une seule religion – comme l’Espagne catholique – les procès de sorcières ont été quasi inexistants ; on y chassait plutôt les hérétiques, sous l’égide de l’Inquisition. En revanche, là où les croyances étaient en concurrence, notamment dans les zones frontalières entre la France et l’Allemagne, l’exhibition de l’autorité morale devenait cruciale. La chasse aux sorcières n’a donc jamais réellement visé l’éradication du mal : elle servait avant tout à affirmer un pouvoir et à consolider une légitimité morale.

Aujourd’hui, nos conflits ne sont, pour l’essentiel, plus eschatologiques. Mais les ressorts de la panique morale, eux, n’ont guère changé. Ils surgissent toujours dans les moments de recomposition de l’autorité et servent, comme hier, à affirmer un pouvoir moral et une légitimité. Les zones frontalières ne se situent plus entre la France et l’Allemagne : elles se sont déplacées en ligne, dans l’espace numérique. Des plateformes comme X, Reddit, Rumble ou YouTube fonctionnent désormais comme des théâtres contemporains de guerre religieuse, où des sectes morales rivales se disputent allégeances et fidélités. C’est dans ces zones frontalières numé
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