Ils sont quelques centaines, non loin de la Maison-Blanche, à manifester sur le trottoir enneigé, devant les locaux du Washington Post. Un panneau montre la tête du propriétaire milliardaire avec le slogan du journal : « La démocratie meurt dans les ténèbres : Jeff Bezos, le lâche qui a éteint les lumières. »
« Hier matin, ils nous ont dit de ne pas venir. Certains d’entre nous se sont réunis au café en bas du bureau parce qu’on voulait être ensemble. On savait que les pages locales allaient être très durement touchées. On s’attendait à ce que la plupart d’entre nous soient licenciés. Et on l’a été », rapporte Rachel Weiner, des pages locales, chargée des transports, salariée depuis quinze ans. Elle fait partie des quelque 300 licenciés sur les 800 employés par le célèbre quotidien.
Le service étranger a été saigné à blanc, de même que les sports, la culture, le podcast, l’infographie et les pages locales. Rachel Weiner remplaçait à elle seule une équipe de cinq personnes qui couvraient les transports locaux, l’aéroport, le système routier… Auparavant, elle avait couvert sans relâche, au tribunal du district, des procès d’émeutiers, partisans de Trump, entrés dans le Capitole le 6 janvier 2021.
Michael Brice-Saddler, des pages locales politiques, a fait partie de l’équipe qui a reçu le Pulitzer en 2022 pour sa couverture de l’assaut du Capitole. Lui aussi a reçu l’e-mail dont l’objet annonçait : « Licencié. » Récemment, il avait écrit le portrait d’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer et en avait tiré un livre et une pièce. « Un article local important, pour des millions de gens qui vont souffrir d’Alzheimer dans ce pays », assure-t-il.
Depuis 2005, le nombre de journaux aux États-Unis est passé de 7 325 à 4 490 (selon un rapport de 2025 de Medill State of Local News), créant des trous béants dans la couverture locale. Le lectorat national, de 50 à 60 millions au début du siècle, est passé à 15 millions. Et plus de 200 comtés et 50 millions d’Américains ne disposent plus d’aucune source d’information ciblée.
En cause, le déclin des revenus publicitaires, qui s’orientent vers les plateformes numériques, les rachats et les changements d’habitudes des lecteurs. Le Washington Post n’échappe pas à cette réalité.
300 000 lecteurs se sont désabonnés après le refus du journal d’adouber Kamala Harris à l’élection présidentielle.
Selon le Wall Street Journal, le Post, comme on l’appelle à Washington, aurait perdu quelque 100 millions de dollars en 2024. En plus du contexte difficile, son changement d’orientation a désarçonné ses lecteurs. Le refus du quotidien de gauche d’adouber la candidate Kamala Harris à la présidentielle avait été présenté par Jeff Bezos comme « un pas significatif dans la bonne direction » pour endiguer la perte de confiance dans les médias des Américains. Un choix qui lui a coûté presque 300 000 abonnés.
Début janvier 2025, la caricaturiste Ann Telnaes a démissionné après qu’un de ses dessins, représentant Jeff Bezos s’inclinant devant Donald Trump, a été refusé (le propriétaire du journal a ensuite fait partie des invités, triés sur le volet, à la cérémonie d’investiture du président républicain dans la rotonde du Capitole). Jeff Bezos a aussi repositionné les pages Opinion afin qu’elles défendent le « libre marché » et les « libertés personnelles » – causant le départ d’au moins 75 000 abonnés.
Michael Brice-Saddler ne conteste pas que les licenciements soient liés à des difficultés économiques. Mais il ajoute : « Ce n’est pas la faute des journalistes si nous avons perdu des centaines de milliers d’abonnés au fil des ans. On a continué à faire du travail de très haut niveau. Ce qu’on a vu, ce sont des décisions de management de Jeff Bezos qui n’ont pas fonctionné. »
L’amertume des journalistes est aggravée par la brutalité des méthodes, inhabituelle même si, concède Rachel Weiner, les conditions de licenciement sont « très généreuses » : deux semaines par année d’ancienneté, et six mois de couverture santé (laquelle, aux États-Unis, dépend de l’employeur). Les licenciés ont vu leurs badges immédiatement désactivés, ils doivent donc s’inscrire pour récupérer leurs affaires hors des horaires de travail. « On ne nous les laisse prendre que le soir ou le week-end, je crois parce qu’ils ne veulent pas que l’on voie nos anciens collègues », suppose Rachel. « C’est inhumain et inutile, et une insulte pour les gens qui travaillent ici depuis des décennies, voire un demi-siècle », ajoute-t-elle.
Lors des précédents licenciements, les journalistes avaient pu terminer leurs enquêtes en cours. « Cette fois, nous sommes payés [jusqu’au 10 avril, NDLR] mais exclus du système de publication, de nos notes, presque de tout sauf des e
« Hier matin, ils nous ont dit de ne pas venir. Certains d’entre nous se sont réunis au café en bas du bureau parce qu’on voulait être ensemble. On savait que les pages locales allaient être très durement touchées. On s’attendait à ce que la plupart d’entre nous soient licenciés. Et on l’a été », rapporte Rachel Weiner, des pages locales, chargée des transports, salariée depuis quinze ans. Elle fait partie des quelque 300 licenciés sur les 800 employés par le célèbre quotidien.
Le service étranger a été saigné à blanc, de même que les sports, la culture, le podcast, l’infographie et les pages locales. Rachel Weiner remplaçait à elle seule une équipe de cinq personnes qui couvraient les transports locaux, l’aéroport, le système routier… Auparavant, elle avait couvert sans relâche, au tribunal du district, des procès d’émeutiers, partisans de Trump, entrés dans le Capitole le 6 janvier 2021.
Michael Brice-Saddler, des pages locales politiques, a fait partie de l’équipe qui a reçu le Pulitzer en 2022 pour sa couverture de l’assaut du Capitole. Lui aussi a reçu l’e-mail dont l’objet annonçait : « Licencié. » Récemment, il avait écrit le portrait d’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer et en avait tiré un livre et une pièce. « Un article local important, pour des millions de gens qui vont souffrir d’Alzheimer dans ce pays », assure-t-il.
Depuis 2005, le nombre de journaux aux États-Unis est passé de 7 325 à 4 490 (selon un rapport de 2025 de Medill State of Local News), créant des trous béants dans la couverture locale. Le lectorat national, de 50 à 60 millions au début du siècle, est passé à 15 millions. Et plus de 200 comtés et 50 millions d’Américains ne disposent plus d’aucune source d’information ciblée.
En cause, le déclin des revenus publicitaires, qui s’orientent vers les plateformes numériques, les rachats et les changements d’habitudes des lecteurs. Le Washington Post n’échappe pas à cette réalité.
300 000 lecteurs se sont désabonnés après le refus du journal d’adouber Kamala Harris à l’élection présidentielle.
Selon le Wall Street Journal, le Post, comme on l’appelle à Washington, aurait perdu quelque 100 millions de dollars en 2024. En plus du contexte difficile, son changement d’orientation a désarçonné ses lecteurs. Le refus du quotidien de gauche d’adouber la candidate Kamala Harris à la présidentielle avait été présenté par Jeff Bezos comme « un pas significatif dans la bonne direction » pour endiguer la perte de confiance dans les médias des Américains. Un choix qui lui a coûté presque 300 000 abonnés.
Début janvier 2025, la caricaturiste Ann Telnaes a démissionné après qu’un de ses dessins, représentant Jeff Bezos s’inclinant devant Donald Trump, a été refusé (le propriétaire du journal a ensuite fait partie des invités, triés sur le volet, à la cérémonie d’investiture du président républicain dans la rotonde du Capitole). Jeff Bezos a aussi repositionné les pages Opinion afin qu’elles défendent le « libre marché » et les « libertés personnelles » – causant le départ d’au moins 75 000 abonnés.
Michael Brice-Saddler ne conteste pas que les licenciements soient liés à des difficultés économiques. Mais il ajoute : « Ce n’est pas la faute des journalistes si nous avons perdu des centaines de milliers d’abonnés au fil des ans. On a continué à faire du travail de très haut niveau. Ce qu’on a vu, ce sont des décisions de management de Jeff Bezos qui n’ont pas fonctionné. »
L’amertume des journalistes est aggravée par la brutalité des méthodes, inhabituelle même si, concède Rachel Weiner, les conditions de licenciement sont « très généreuses » : deux semaines par année d’ancienneté, et six mois de couverture santé (laquelle, aux États-Unis, dépend de l’employeur). Les licenciés ont vu leurs badges immédiatement désactivés, ils doivent donc s’inscrire pour récupérer leurs affaires hors des horaires de travail. « On ne nous les laisse prendre que le soir ou le week-end, je crois parce qu’ils ne veulent pas que l’on voie nos anciens collègues », suppose Rachel. « C’est inhumain et inutile, et une insulte pour les gens qui travaillent ici depuis des décennies, voire un demi-siècle », ajoute-t-elle.
Lors des précédents licenciements, les journalistes avaient pu terminer leurs enquêtes en cours. « Cette fois, nous sommes payés [jusqu’au 10 avril, NDLR] mais exclus du système de publication, de nos notes, presque de tout sauf des e