Édouard Philippe : « Notre âge d’or est-il vraiment achevé ? »

D’un côté, The Fight de Norman Mailer, magnifique album des éditions Taschen composé à partir du texte culte du romancier américain en hommage au match de boxe opposant George Foreman à Mohamed Ali à Kinshasa, au Zaïre, en 1974. De l’autre, une édition ancienne de L’Enfer de Dante, « nouvellement traduit en rythme français » et « décoré de gravures sur bois originales ». Les deux livres voisinent sur la table basse dans le bureau de l’ancien Premier ministre (2017-2020) et maire du Havre (depuis 2010) Édouard Philippe, au siège de son parti politique, Horizons, à Paris.

Au mur, sur une photo d’artiste en noir et blanc de la mosquée de New Delhi, des femmes voilées sourient et dansent. Sur le bureau du chef, son sabre de lieutenant d’artillerie, qui lui avait été offert par son grand-père, lui-même artilleur, et qui trônait sur son bureau de Matignon.

À la veille de plonger dans la campagne électorale pour les municipales au Havre, Édouard Philippe a accepté de répondre à nos questions sur son rapport au sacré, révélant une facette méconnue.

Édouard Philippe : Je vois la référence à la phrase de François Mitterrand. Mais je réponds oui, sans hésiter, je crois aux forces de l’esprit. Reste à savoir ce qu’on entend par là. Je n’ai pas la foi. Mais je crois à ce que j’appelle très humblement – je ne suis pas un théoricien, et certainement pas un théologien – l’éternel et l’absolu, auxquels, je pense, beaucoup d’entre nous aspirent. Je ne sais pas si Dieu a créé les hommes ou si les hommes l’ont créé, mais il me semble, sans aucune espèce d’arrogance théologique ou intellectuelle, que l’on ne peut pas vivre sans Dieu. Et que même quand on ne croit pas en son existence, quelque chose nous attire vers l’éternel et l’absolu.

Non, mais je n’en fais pas non plus un motif de fierté ou de différenciation. J’ai parmi mes amis, dans ma famille, des personnes qui n’ont pas la foi, et d’autres qui l’ont et me disent que ça finira par venir, qu’il faut être pratiquant avant d’être croyant et pas l’inverse. Et j’entends ce qu’ils me disent.

Votre mère était catholique, votre père était franc-maçon. Que vous reste-t-il de ces croyances ?

Beaucoup des deux. Mon père ne croyait pas en Dieu, il était franc-maçon, mais il avait un respect, une passion immense pour la musique et l’architecture sacrée. Et ma mère, catholique, pouvait avoir des propos très durs sur l’Église ou sur la bigoterie de certains. L’un comme l’autre n’étaient pas radicalement monolithiques. Qu’est-ce qui m’en est resté ? Une culture catholique par ma mère et sa famille ; un esprit libre du côté de mon père. Et une passion, ou en tout cas une grande admiration pour les édifices religieux que j’aime aller découvrir ou revoir.

L’église San Frediano, en Italie [à Lucques, en Toscane, NDLR], avec sa vierge en bois qui sera toujours pour moi le visage de la douceur et de l’amour. Ou encore la chapelle palatine à Palerme, où se mélangent la décoration musulmane et l’art byzantin, le plus bel endroit du monde à mes yeux. En France, la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi me laisse pantois à chaque fois que j’y pénètre. Les cathédrales, les petites églises, les chapelles sont des lieux qui aident, elles sont faites pour ça d’ailleurs.

Y a-t-il une figure spirituelle qui vous a marqué ?

Monseigneur Myriel. Cet évêque décrit par Victor Hugo dans les cent premières pages des Misérables est, je crois, la figure parfaite de l’homme de foi. Ce n’est pas simplement un homme reclus, il est bon, simple, généreux, intelligent. Les Misérables est un livre sur la rédemption, et le premier personnage campé incarne la perfection : monseigneur Myriel. La première fois que j’ai lu l’ouvrage, spontanément, je ne suis pas sûr d’avoir fait très attention à lui. J’étais plutôt intéressé par Jean Valjean, Cosette, Marius. Maintenant, ce personnage de monseigneur Myriel est probablement pour moi la figure dominante. Quand je rencontre des hommes d’Église, je cherche le monseigneur Myriel en eux.

Dans notre monde d’aujourd’hui, existe-t-il une personnalité spirituelle qui pourrait vous inspirer ?

Je ne désignerais pas une personne. Ce que j’aime c’est, dans mes rencontres chez des gens qui ne sont pas parfaits – car la perfection n’existe pas –, voir cette force incroyable et cette lumière qui peut vous élever. Il m’arrive de le trouver chez des hommes d’Église, quelle que soit la religion. Mais aussi chez des individus qui ne sont pas religieux et qui, par la force de leurs principes et la capacité à exprimer une humanité exigeante, vous élèvent. Et heureusement, cela arrive souvent.

Dans le brouhaha de l’actualité, comme beaucoup de personnes, j’aime me réfugier dans des livres qui élèvent.

Vous avez évoqué, notamment dans
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