«Monarque-PDG », « accélérationnisme », « Cathédrale »… Ces concepts, si souvent invoqués depuis la réélection de Donald Trump mais que nous peinerions à définir, relèvent tous du même courant idéologique : la « néoréaction ». Une étrange synthèse entre libertarianisme et pensée réactionnaire, marquée par la détestation de la démocratie, et qui inspirerait aujourd’hui le trumpisme.
Arnaud Miranda, jeune docteur en science politique, consacre un ouvrage* à ces idées nées sur Internet à la fin des années 2000, et qui commencent, selon lui, à essaimer en Europe et en Amérique du Sud. Entretien.
Le Point : On connaissait les réactionnaires, voici qu’émergent les néoréactionnaires. Qu’est-ce que la néoréaction ?
Arnaud Miranda : C’est une pensée qui, parce qu’elle est réactionnaire, considère que l’ordre social doit être organisé à partir d’une hiérarchie naturelle, déteste la démocratie et se distingue par son pessimisme anthropologique. Son originalité tient selon moi à deux aspects.
D’abord, beaucoup de ses théoriciens, comme Curtis Yarvin et Peter Thiel, sont d’anciens libertariens, tenants de la primauté absolue des droits et des libertés individuels, de l’économie de marché et de la réduction de l’État à un rôle minimal ou nul. Dès 2007, Curtis conçoit un dépassement de ce libertarianisme : plutôt que de faire sécession avec la démocratie, il préconise d’organiser un coup d’État pour mettre en place un État efficace, dirigé comme une entreprise par un monarque-PDG.
La fascination pour la technologie. Les plus modérés des néoréactionnaires, comme Curtis Yarvin, veulent la développer pour la mettre au service de la souveraineté politique ; les plus radicaux, tel le philosophe anglais Nick Land, recherchent l’accélération sans limites du technocapitalisme. C’est aussi le cas de Peter Thiel, dont l’éthique individualiste des premières années s’est transformée en un accélérationnisme néoréactionnaire.
Ces penseurs semblent davantage croire en la technologie qu’en l’être l’humain. Comment l’expliquez-vous ?
Curtis Yarvin voit en elle un moyen de bâtir un ordre sécuritaire puissant, limitant le conflit au sein de la société – à défaut de l’éradiquer, car il est à ses yeux inévitable. Selon Nick Land, l’homme est condamné pour ainsi dire à la péremption : son destin est de se confondre avec la machine. Land, qui écrit de la science-fiction, est animé par une sorte de pulsion scopique, une curiosité d’ordre esthétique. Il a envie de voir de quoi le futur sera fait. Derrière ce désir d’accélération se cache le fantasme d’un monde post-politique qui verrait l’émergence d’une humanité nouvelle.
Comment les idées néoréactionnaires se sont-elles propagées aux États-Unis ?
La culture libertarienne, dont procède la néoréaction, y est très développée. D’un point de vue politique, l’échec du néoconservatisme américain a fait office de catalyseur pour le tournant réactionnaire d’un certain nombre de courants de droite. Les interventions en Afghanistan et en Irak ont été perçues comme une trahison de l’idéal porté par les républicains.
Mais là où l’alt-right [abréviation d’ « alternative right », courant idéologique réactionnaire, NDLR] prône l’isolationnisme pour reconstruire une Amérique blanche et chrétienne, les néoréactionnaires, eux, préfèrent assumer leur impérialisme que de chercher à justifier moralement ces opérations. D’un point de vue matériel, l’explosion du capitalisme numérique a créé des espaces propices à la formation de constellations en ligne, comme celle du courant néoréactionnaire.
Il s’est développé en marge des canaux classiques, et dans un style qui fait qu’on ne l’a pas pris au sérieux. Son ambition intellectuelle est réelle, notamment dans le cas de Curtis Yarvin, mais il se présente de manière bouffonne, avec une ironie abondante. Les auteurs font un usage intensif des références de la pop culture. Dans l’un de ses premiers textes, Yarvin emprunte un de ses plus concepts les plus fructueux à Matrix : la red pill, qui, dans le film, détruit les illusions de Néo, désigne la confrontation avec une vérité désagréable vous arrachant aux croyances collectives du groupe et à l’idéologie dominante.
Selon vous, la néoréaction a aussi réussi à construire un contre-récit efficace…
Elle s’est présentée, dans les années 2010, comme une contre-culture face à l’hégémonie de ce que Curtis Yarvin appelle la « Cathédrale », c’est-à-dire les médias et l’université, qui seraient porteurs d’une idéologie unique. Je pense qu’il est important de comprendre que la droite a remporté la bataille culturelle sur Internet. En France, s’il n’y a pas vraiment d’équivalent à la néoréaction, les années 2010 ont aussi é
Arnaud Miranda, jeune docteur en science politique, consacre un ouvrage* à ces idées nées sur Internet à la fin des années 2000, et qui commencent, selon lui, à essaimer en Europe et en Amérique du Sud. Entretien.
Le Point : On connaissait les réactionnaires, voici qu’émergent les néoréactionnaires. Qu’est-ce que la néoréaction ?
Arnaud Miranda : C’est une pensée qui, parce qu’elle est réactionnaire, considère que l’ordre social doit être organisé à partir d’une hiérarchie naturelle, déteste la démocratie et se distingue par son pessimisme anthropologique. Son originalité tient selon moi à deux aspects.
D’abord, beaucoup de ses théoriciens, comme Curtis Yarvin et Peter Thiel, sont d’anciens libertariens, tenants de la primauté absolue des droits et des libertés individuels, de l’économie de marché et de la réduction de l’État à un rôle minimal ou nul. Dès 2007, Curtis conçoit un dépassement de ce libertarianisme : plutôt que de faire sécession avec la démocratie, il préconise d’organiser un coup d’État pour mettre en place un État efficace, dirigé comme une entreprise par un monarque-PDG.
La fascination pour la technologie. Les plus modérés des néoréactionnaires, comme Curtis Yarvin, veulent la développer pour la mettre au service de la souveraineté politique ; les plus radicaux, tel le philosophe anglais Nick Land, recherchent l’accélération sans limites du technocapitalisme. C’est aussi le cas de Peter Thiel, dont l’éthique individualiste des premières années s’est transformée en un accélérationnisme néoréactionnaire.
Ces penseurs semblent davantage croire en la technologie qu’en l’être l’humain. Comment l’expliquez-vous ?
Curtis Yarvin voit en elle un moyen de bâtir un ordre sécuritaire puissant, limitant le conflit au sein de la société – à défaut de l’éradiquer, car il est à ses yeux inévitable. Selon Nick Land, l’homme est condamné pour ainsi dire à la péremption : son destin est de se confondre avec la machine. Land, qui écrit de la science-fiction, est animé par une sorte de pulsion scopique, une curiosité d’ordre esthétique. Il a envie de voir de quoi le futur sera fait. Derrière ce désir d’accélération se cache le fantasme d’un monde post-politique qui verrait l’émergence d’une humanité nouvelle.
Comment les idées néoréactionnaires se sont-elles propagées aux États-Unis ?
La culture libertarienne, dont procède la néoréaction, y est très développée. D’un point de vue politique, l’échec du néoconservatisme américain a fait office de catalyseur pour le tournant réactionnaire d’un certain nombre de courants de droite. Les interventions en Afghanistan et en Irak ont été perçues comme une trahison de l’idéal porté par les républicains.
Mais là où l’alt-right [abréviation d’ « alternative right », courant idéologique réactionnaire, NDLR] prône l’isolationnisme pour reconstruire une Amérique blanche et chrétienne, les néoréactionnaires, eux, préfèrent assumer leur impérialisme que de chercher à justifier moralement ces opérations. D’un point de vue matériel, l’explosion du capitalisme numérique a créé des espaces propices à la formation de constellations en ligne, comme celle du courant néoréactionnaire.
Il s’est développé en marge des canaux classiques, et dans un style qui fait qu’on ne l’a pas pris au sérieux. Son ambition intellectuelle est réelle, notamment dans le cas de Curtis Yarvin, mais il se présente de manière bouffonne, avec une ironie abondante. Les auteurs font un usage intensif des références de la pop culture. Dans l’un de ses premiers textes, Yarvin emprunte un de ses plus concepts les plus fructueux à Matrix : la red pill, qui, dans le film, détruit les illusions de Néo, désigne la confrontation avec une vérité désagréable vous arrachant aux croyances collectives du groupe et à l’idéologie dominante.
Selon vous, la néoréaction a aussi réussi à construire un contre-récit efficace…
Elle s’est présentée, dans les années 2010, comme une contre-culture face à l’hégémonie de ce que Curtis Yarvin appelle la « Cathédrale », c’est-à-dire les médias et l’université, qui seraient porteurs d’une idéologie unique. Je pense qu’il est important de comprendre que la droite a remporté la bataille culturelle sur Internet. En France, s’il n’y a pas vraiment d’équivalent à la néoréaction, les années 2010 ont aussi é